L’homme, au cœur de la création divine

Auteur : Āyatollāh Muḥammad-Taqī Miṣbāḥ Yazdī[1]

Introduction

La place de l’être humain dans l’univers fait l’objet d’une profonde réflexion dans les textes fondateurs de l’islam, en particulier le Coran. Loin d’être un élément secondaire de la création, l’homme y apparaît comme le cœur même du projet divin. Créé par un Dieu infiniment généreux et miséricordieux, il n’est pas jeté dans le monde sans repères ni finalité. Bien au contraire : sa vie, ses choix et ses actes prennent place dans un cadre global pensé pour son développement spirituel et moral.

Mais pour comprendre cette responsabilité, il faut d’abord saisir le sens même de la création, le rôle de l’homme dans celle-ci, et les moyens mis à sa disposition pour avancer en conscience.

L’homme dans le dessein divin : création, responsabilité et guidance

Dans la perspective coranique, la création de l’univers ne résulte ni du hasard ni d’un besoin de la part de Dieu, mais s’enracine dans Ses attributs essentiels.

Dieu – exalté soit-Il – est, par nature, infiniment généreux et miséricordieux. Il donne sans limite, accorde l’existence, la vie, les moyens de subsistance, et guide les créatures. C’est donc dans cette dynamique de bonté absolue qu’Il a voulu l’existence du monde.[2]

Mais cette création ne s’arrête pas à une simple démonstration de puissance. Le monde matériel – les cieux, la terre, les astres, les éléments – a été conçu comme un cadre structuré, destiné à accueillir un être particulier : l’être humain.[3] Selon le Coran, cette création ordonnée répond à un objectif plus profond : mettre l’homme à l’épreuve et lui permettre de révéler la qualité de ses actions. Dieu dit :

وَهُوَ الَّذِی خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ فِي سِتَّةِ أَيَّامٍ وَكَانَ عَرْشُهُ عَلَى الْمَاءِ لِيَبْلُوَكُمْ أَيُّكُمْ أَحْسَنُ عَمَلًا

 C’est Lui qui a créé les cieux et la terre en six jours – alors que Son Trône était sur l’eau – afin de vous éprouver [et voir] qui de vous agit le mieux[4]

Ce verset met en lumière une idée centrale : l’univers n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Il est le théâtre d’une mise à l’épreuve, un espace où l’homme peut exercer sa liberté, faire des choix, et ainsi exprimer sa valeur morale et spirituelle.

Dans cette vision, l’être humain occupe une place unique.[5] Il est présenté comme la plus noble des créatures (ashraf al-makhlūqāt), non pas par orgueil ou supériorité arbitraire, mais en raison des capacités exceptionnelles dont il a été doté : la raison, la conscience, le libre arbitre, la capacité de choisir entre le bien et le mal. Par ces facultés, l’homme devient capable d’assumer des responsabilités, de faire des choix éthiques, de construire une relation volontaire avec Dieu.

C’est cette faculté de choix – le libre arbitre (ikhtiyār) – qui fonde sa responsabilité morale et religieuse (taklīf). En répondant fidèlement à cette responsabilité, l’homme peut atteindre les plus hauts degrés de perfection (kamāl) et goûter aux formes les plus durables de bonheur et de félicité.

Dans cette perspective, la vie terrestre apparaît comme une étape préparatoire à la vie éternelle. C’est ici-bas que l’être humain, en exerçant son libre arbitre, choisit sa voie, forge son destin et détermine les conséquences qu’il récoltera dans l’au-delà. Chaque acte accompli en ce monde participe à la construction de sa destinée éternelle.

Pour s’orienter dans cette vie et choisir la voie qui mène à la félicité ultime, l’homme ne peut se contenter de la seule volonté ou des simples moyens matériels. Un élément indispensable entre en jeu :
la connaissance de la voie juste. Le libre arbitre n’a de valeur réelle que si l’individu est capable d’identifier les différentes voies possibles, d’en comprendre les conséquences et de choisir en toute lucidité celle qui conduit au salut.

L’homme dispose naturellement de deux formes de connaissance fondamentales : la connaissancesensorielle (al-maʿrifa al-ḥissiyya)[6] et la connaissance rationnelle(al-maʿrifa al-ʿaqliyya)[7]. Ces facultés sont accessibles à tous et constituent les outils de base pour comprendre le monde. Mais une question capitale se pose : ces deux formes de connaissance suffisent-elles à elles seules pour permettre à l’homme de connaître, à chaque étape de sa vie, ce qu’il doit faire pour avancer vers la perfection et la félicité éternelles ? Si elles ne suffisent pas, cela signifie-t-il que Dieu a abandonné l’homme à l’errance et à la confusion ? Ou bien a-t-Il instauré un moyen particulier pour combler cette lacune cruciale et guider l’humanité vers son bonheur ultime ?

Si un tel moyen existe, quelle est sa nature ? En quoi consiste-t-il ? Qui peut y accéder ? Est-il transmis aux hommes de manière fiable, sans erreur ni altération ? Comment reconnaître ceux qui détiennent cette connaissance ? Quel lien entretiennent-ils avec Dieu ? Et dans le cas où la prophétie (nubuwwa) a pris fin – ce qui implique la coupure d’un lien direct entre le monde terrestre et la Révélation – qui assume désormais la responsabilité de la guidance (hidāya) de l’humanité ?

Cet ensemble d’articles se propose d’examiner
en profondeur ces questions fondamentales,
dans le cadre d’une étude intitulée
« Connaissance de la voie et de ses guides » :


L’être humain n’a pas été abandonné à lui-même ; il a été accompagné, orienté, éclairé.

L’ensemble des thèmes abordés dans ce champ de réflexion — qu’on peut désigner comme une véritable connaissance de la voie et de ses guides — permet de comprendre les fondements de cette guidance divine. On y explore des notions majeures telles que la révélation (waḥy) et la prophétie (nubuwwa), leur nécessité et leur fonction, mais aussi leur protection contre l’erreur grâce à l’infaillibilité des prophètes (ʿiṣma). L’unité de la religion divine, la reconnaissance de tous les prophètes sans distinction, les législations révélées avec leurs points communs et leurs différences, ainsi que la diversité des missions prophétiques sont autant de sujets essentiels à cette compréhension globale.

Cet enseignement aborde également la relation entre les peuples et leurs prophètes, la manière dont Dieu a agi envers les communautés à travers l’histoire, la fin de la prophétie (khātamiyya), les spécificités de l’Islam, et enfin, le rôle fondamental de l’Imamat dans la continuité de la guidance après la clôture de la prophétie.


[1] Extrait et réadaptation de l’introduction de Rāh wa rāhnamā-shināsī, p. 27-38 :           
https://mesbahyazdi.ir/node/6226/مقدمة-معاونت-پژوهش

[2] Muḥammad-Taqī Miṣbāḥ Yazdī, Maʿārif-e Qurʾān, tomes 1 à 3 (connaissance de Dieu, cosmologie, anthropologie), p. 159-160.

[3] Muḥammad-Taqī Miṣbāḥ Yazdī, Maʿārif-e Qurʾān, tomes 1 à 3, p. 167–179.

[4] Sourate Hūd, verset 7

[5] Muḥammad-Taqī Miṣbāḥ Yazdī, Maʿārif-e Qurʾān, tomes 1 à 3, p. 267–274.

[6] NDT : La connaissance sensorielle (al-maʿrifa al-ḥissiyya) désigne les perceptions obtenues par l’intermédiaire des cinq sens : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût. Elle permet à l’homme de prendre connaissance du monde extérieur de manière immédiate et concrète.

[7] NDT : La connaissance rationnelle (al-maʿrifa al-ʿaqliyya), quant à elle, repose sur l’usage de la raison. Elle permet de tirer des conclusions à partir de concepts, d’analyser des relations abstraites, de déduire des vérités, même en l’absence d’expérience sensorielle directe.